« Not just travelling » est le deuxième échange du programme Entr'écoles Bourges-Luang Prabang-Vientiane, qui a permis à des étudiants français et laotiens de travailler ensemble.
Cet échange en collaboration avec Bandits-Mages, synchrone avec la biennale internationale de l'image de Luang Prabang, se voulait le versant pédagogique de cette manifestation.
Certes, M. Luk, le directeur de l'école de Luang-Prabang, était venu à Bourges lors du festival de Bandits-Mages en mai dernier, accompagné de deux étudiants, mais la politesse lao, la distance, les différences des projets d'écoles n'avaient pas permis de produire un projet pédagogique commun, au-delà du désir, énoncé par M. Luk, de transfert de savoirs-faires techniques ; il nous avait donné « carte blanche ».
C'est dans ce contexte qu'il m'a semblé important de penser à l'organisation de cet atelier comme un lieu de transfert et d'échange : "un bazar", plutôt que la mise en place d' "une cathédrale"1. Un bazar, est un lieu ouvert mais structuré, aux zones thématiques, et dont le mode d'échange est horizontal (chacun y amène ce qu'il veut échanger). C'était un bazar sur le mode du media-lab, comme j'en ai déjà mis en place2 à Paris (Metallos media-labs3) ou auxquels je participe régulièrement en Europe et comme il en existe en Inde ou en Indonésie.
Un bazar peut apparaître chaotique à première vue, mais il est organisé : ici on y amenait des savoirs-faires techniques, du bambou aux pixels, autour de micro-projets adaptés à l'économie du contexte.
Côté pixels, le savoir-faire technique n'est intéressant que s'il est pérenne, nous sommes donc arrivés avec 3 ordinateurs, laissés sur place, que nous avons configurés sous Linux/Unbuntu dont l'interface est en caractères laos et romains (à la grande surprise des Occidentaux locaux qui travaillent le plus souvent avec des OS sous polices romaines). Certes il est plus facile d'utiliser un OS Microsoft craqué, et sa suite logiciels tout aussi craqués, comme ça se fait localement, mais le choix des logiciels libres s'impose pour un projet pérenne : mises à jour gratuites, pas de virus, autonomie de développement possible. La pérennité se situe aussi dans les solutions de production/ diffusion, c'est pour cela que nous avons favorisé le matériel accessible sur place : les appareils photo/video, les téléphones portables, la construction d'un studio et de pieds de prises de vues en bambou et éclairages-lampes trouvées au marché local. Bandits-mages nous ont assuré que cette mise en place technique sera affinée dans leur atelier de 3 mois qui commence en mars de cette année.
Ne sachant pas à quoi nous attendre ni d'un côté ni de l'autre, nous avions imaginé différentes propositions qui excédaient de loin ce qu'il était possible d'accomplir, il fallait faire des choix. Des propositions simples mais efficaces comme les vidéos d'animation, exemplaires pour la décomposition du mouvement, l'occupation de l'espace, sa reconstruction image par image, la nécessaire pré-visualisation de la production finale, technique de démystification radicale, a permis, entre autres, de déployer le dessin traditionnel lao. Le travail sur le son, généralement oublié lors de la production vidéo, a été pour tous une découverte : écoute et remontage d'éléments du quotidien comme élément plastique. Les projets ont évolué aussi vers des mises en place plus complexes. Par exemple le remake du film de Méliès, a demandé la participation de presque tous les micro-modules et ainsi décomposé les éléments d'une production complexe avec effets spéciaux : le studio pour les prises de vues, l'incrustation et la coordination générale; la performance pour ce qui est du scénario et du jeu d'acteurs ; l'animation pour une partie de l'image; le son et la post-production pour le montage final.
Le mode « bazar » favorise l'échange rapide de savoirs à partir des besoins des étudiants sur un projet. Ces étudiants ainsi responsabilisés acquièrent une certaine autonomie, à la fois acteurs et spectateurs, en aucun cas exécutants. Cette mise en place me permettait d'insister sur la dimension relationnelle, le processus d'échange dans les deux sens, de réciprocité plutôt qu'une transmission verticale, dont la réitération, dans un ancien protectorat, donne le vertige. Favoriser le processus plutôt que l'objet fini c'est aussi tenir compte qu'on ne forme pas des artistes en 3 semaines, mais en 4 ou 5 ans, au moins : la durée de la scolarité en école d'art n'est pas le fait du hasard. Faire fabriquer dans ce contexte des images immédiatement lisibles par le marché international de l'art est toujours possible, mais ce n'est pas un geste pédagogique, cela affaiblit les jeunes artistes au lieu de leur transmettre le savoir-pouvoir faire, cela normalise les productions au lieu de multiplier les propositions. Le but, dans cette rencontre, était de démystifier les techniques de production, afin d'amener à des questions plus difficiles : celles de la création, et de son acception pour « eux », pour « nous » : « same same but different ».
Au Laos, les modes d'enseignement se fondent sur le mimétisme, la transmission du maître à l'élève, la maîtrise par l'exercice et la répétition. Lors de notre visite sur le nouveau site de l'école, à l'extérieur de la ville, nous avons pu constater comment l'école de Luang Prabang enseigne, selon la même méthode de reproduction, à la fois l'art traditionnel (dessin, gravure sur bois, sculpture) et un art occidental importé dans les années 1930, assimilé au modernisme mais arrêté en 1975.
En aucun cas il n'était question pour moi de donner des « leçons d'art contemporain ». Il s'agissait de rendre possible pour les étudiants un positionnement collectif en jeunes auteurs contemporains, français et laos. Cela ne correspond ni à l’idée pré-moderne (avant le romantisme) d’apport de modifications mineures à la tradition, ni au concept moderne (xixe siècle et première moitié du xxe) de génie créateur en révolte contre la tradition. Il s'agissait donc de se positionner, sur le mode post-industriel, sous licence « creative commons5 ». C'est ainsi que nous nous sommes essayés collectivement à de joyeux déplacements, des remakes, qui empruntaient aux uns et aux autres, à la haute culture, aux cultures traditionnelles et aux media de masse, sans autre prétention que d'arriver à « faire ensemble » : l'art ici, c'etait le mix6.
Le « street art » du graff, peinture à la bombe très très éloignée de la finesse du dessin traditionnel et de ce « qu'on a le droit de faire », technique invisible sur les murs de Luang-Prabang mais très présente dans l'imaginaire des jeunes lao par la musique, le rap et les clips de télévision thaï, a rencontré la sophistication des pochoirs traditionnels. Cela a produit un moment rare où les professeurs de l'école, jusque là facilitateurs, ou observateurs distants, ont joyeusement surenchéri avec leurs éléves, par la réalisation de pochoirs, dans cette production collective aux couches successives. Ce graff sur toile, fut ensuite démantelé, chacun en a gardé un « morceau ».
Le projet Nam Tao Poum est parti du bambou brut pour donner naissance à un volume qui a pris la forme d'une gourde traditionnelle hors échelle, représentation d'un des mythes fondateurs laotiens. Ce fut pour les Français le lieu d'apprentissage du travail du bambou, un travail lent de débitage pour atteindre la finesse désirée des lattes, la mise en place du tressage à grande échelle et les centaines d'attaches nécessaires. Cela a pris 3 semaines, une lenteur qui a donné à la rencontre une autre temporalité : c'est certainement l'atelier où l'on a le plus appris le lao. Nam Tao Poung, c'est aussi une histoire qui nous fut racontée en lao par l'historien du Palais, M. Manivong Kanthiyalat, invité par le vice-directeur de l'école, et, en français, par Nithakong Somsanith qui a eu la générosité de nous la raconter et de nous donner une lecture plus large du contexte culturel laotien. La venue de l'historien du Palais dans l'école était une première. L'école est située dans une très belle maison traditionnelle ayant appartenu à la famille royale, réquisitionnée pendant la révolution ; quant au Palais, après une longue période de reconversion, il est maintenant un musée national en plein essor. Après 1975, les histoires n'ont plus été racontées, le Laos évolue très vite. Les Lao ont écouté avec attention et la révérence traditionnelle due à l'âge avancé du conteur ; professeurs comme élèves prenaient des notes, dans un silence à la mesure de l'attention, à la grande surprise des Français qui enregistraient en audio et video et pour qui cette intervention était « une conférence ». L'attention qui lui était accordée a encouragé M. Manivong à poursuivre sur l'histoire de Luang-Prabang et, à la fin de la session, il fut plus pris à part par les professeurs qui l'ont interrogé sur une question « technique » au sujet des toits de Vats (temples). Pour en revenir à notre gourde de bambou, l'installation finale permettait d'entrer dans la structure et d'y écouter l'histoire de Nam Tao Poum en lao : c'est de cette gourde, échouée à Dien Bien Phu après le déluge, que sont nées les différentes ethnies qui peuplent aujourd'hui le Laos.
Mais à Luang Prabang, on sait aussi très bien faire la fête, la soirée de clôture a commencé par un baci, cérémonie traditionnelle de remerciement, qui nous a permis de donner les trois ordinateurs et les 2 CD (l'enregistrement de l'histoire de Nam Tao Poung et un autre regroupant différent travaux) . Ce fut aussi l'occasion pour nous d'inviter tous ceux qui nous avaient aidés à la projection des vidéos réalisées lors de l'atelier, l'occasion aussi d'un banquet accompagné de VJ à partir des images de l'atelier remixées en live, devant lesquelles tous se sont essayés en ombres chinoises, y compris aux danses traditionnelles. Le mix par excellence.
Tout ce travail a été grandement facilité par la présence de Saï, jeune professeur à l'école d'art de Vientiane qui était venu avec trois étudiantes de quatrième année. J'avais demandé à Karine Amarine d'organiser la venue d'un ou une professeur, dans la même fonction hiérarchique que moi, avec qui je pourrais communiquer en direct, ce qui nous avait cruellement manqué lors de notre précédent séjour. Saï fût une très belle rencontre, il parle anglais, plus de problème de traduction donc, il a participé à tout les ateliers. Son énergie et son désir d'acquérir les techniques de montage video (il en a produit plus d'une dizaine au cours de notre séjour), savoir faire qu'il repercutait immédiatement à quelques étudiants, qui a leur tour le repercutait, ont généré de l'émulation pour tous, c'est aussi par son humour et son irrévérence que certains projets ont pu se recadrer dans le plaisir.
Le public, habitants de Luang Prabang et touristes, est venu nombreux et s'est attardé une bonne partie de la journée dans les espaces de l'école.
L'ambassadeur de France a très généreusement pris le temps de visiter nos installations et d'écouter nos présentations. Il nous a témoigné son intérêt. Nous l'en remercions vivement.
Et nous adressons un grand merci à tous ceux qui ont permis la réalisation de ce projet qui a constitué un très beau moment de travail partagé.
Nathalie Magnan, le 16 mars 2010.